L’agroterrorisme désigne l’utilisation délibérée de bioagresseurs pour détruire cultures, élevages ou chaînes alimentaires. Considéré comme une menace à faible fréquence mais à fort impact potentiel, il n’a jamais donné lieu à un cas indiscutable à grande échelle. Les scénarios de référence en Europe s’appuient sur des épizooties réelles comme la fièvre aphteuse et la peste porcine africaine. Des dispositifs internationaux (FAO, CIPV, Interpol, EU CBRN) tentent d’y répondre, mais se heurtent à des limites opérationnelles majeures, notamment la difficulté de distinguer une introduction accidentelle d’un acte délibéré.
Avant d’être un objet d’évaluations scientifiques, l’agroterrorisme a été un sujet de fiction : écrivains et scénaristes ont imaginé des épizooties provoquées délibérément pour ruiner une économie ou affamer une population. Ce qui semblait relever de la science-fiction a pris une autre dimension en 2001, lorsque le Royaume-Uni a connu la plus grande épizootie de fièvre aphteuse de son histoire, avec six millions d’animaux abattus et plus de huit milliards de livres de pertes économiques. Ce n’était pas un acte malveillant, mais son impact ressemblait fortement à celui décrit dans les scénarios de fiction. C’est précisément la disproportion entre des conséquences massives et une cause initiale apparemment mineure qui a conduit les agences internationales à prendre la menace au sérieux.
1. Qu’est-ce que l’agroterrorisme ?
L’agroterrorisme peut être défini comme l’utilisation délibérée et malveillante de bioagresseurs (bactéries, virus, champignons, toxines) par un individu, une organisation, voire un État, dans le but de provoquer des dommages aux plantes (cultures, arbres, denrées agricoles) ou aux animaux d’élevage, ou d’affecter l’emploi qui pourrait en être fait (production, commercialisation, transformation, consommation). Un tel acte vise aussi à déstabiliser la confiance du public envers les autorités et à générer de la peur, y compris par les mesures de réponse elles-mêmes, comme les abattages massifs, qui suscitent inévitablement des controverses. L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) [10] et Interpol [11] le définissent comme un sous-ensemble de l’agrocriminalité, soit la dissémination délibérée de pathogènes pour provoquer maladie ou mort chez les animaux afin d’intimider ou de contraindre un État ou des populations.
2. Une menace à faible fréquence, un impact potentiel élevé
Il n’a jamais été recensé de cas indiscutable d’agroterrorisme à grande échelle. L’existence de quelques cas isolés a permis de tirer des enseignements sur les méthodes de dissémination possibles. Ainsi, des contaminations au mercure ou au cyanure de produits agricoles destinés à l’alimentation humaine par des groupes terroristes dans les années 1980 ont marqué les esprits. Cependant, l’utilisation malveillante d’agents phytopathogènes présente peu de risques directs pour la santé humaine, les maladies des plantes ne se transmettant généralement pas aux animaux ni aux humains. Certains parasites végétaux peuvent néanmoins synthétiser des molécules toxiques qui peuvent se retrouver dans des produits semi-transformés qui deviennent alors impropres à la consommation.
Les exemples étant très peu nombreux, le risque apparaît comme diffus et difficilement quantifiable. L’agroterrorisme est par ailleurs peu susceptible de constituer un mode d’action choisi par un groupe terroriste, faute de cible médiatique unique et visible. Il représente toutefois un vecteur secondaire possible : il pourrait déstabiliser une société déjà fragilisée par une attaque terroriste conventionnelle, permettant à un acteur aux ressources limitées d’obtenir des effets largement supérieurs aux moyens engagés. Les agences internationales considèrent ainsi l’agroterrorisme comme une menace à faible fréquence mais à fort impact potentiel, l’agriculture moderne étant vulnérable du fait des environnements ouverts, des actifs dispersés et des chaînes d’approvisionnement étroitement imbriquées.
3. Fièvre aphteuse et peste porcine africaine : les scénarios de risque de référence en Europe
La réalisation d’actes de terrorisme visant les animaux d’élevage est aujourd’hui considérée comme la menace la plus plausible : des agents biologiques pourraient être introduits délibérément dans les élevages et provoquer des maladies se propageant rapidement, avec des conséquences économiques et sanitaires majeures. En Europe, des scénarios ont été envisagés à partir d’épizooties survenues dans les années 2000 : la fièvre aphteuse (nouveaux foyers en Europe en 2025 et 2026) et la peste porcine africaine (apparition du virus en 2018 en Belgique), dont les caractéristiques en font des agents potentiellement mobilisables à des fins malveillantes :
- très grande contagiosité,
- forte résistance des virus dans l’environnement : permet une contamination indirecte différée (matériel, vêtements, denrées), rendant la traçabilité de l’introduction très complexe a posteriori,
- absence de risque pour la santé humaine (donc maniement relativement sûr pour un éventuel auteur malveillant),
- effet de levier économique et commercial très puissant par rapport à l’effort nécessaire pour introduire les virus : un foyer isolé déclenche immédiatement des zones réglementées, des embargos commerciaux internationaux et des abattages préventifs massifs, bien au-delà du nombre d’animaux directement touchés. L’épizootie britannique de 2001 en fournit l’illustration chiffrée la plus documentée : six millions d’animaux abattus et plus de huit milliards de livres de pertes économiques pour un foyer parti d’une seule exploitation.
Aucune évaluation officielle n’a conclu à un acte délibéré. Les enquêtes pointent des défaillances de biosécurité plutôt que des sabotages intentionnels.
La menace agroterroriste reste, pour l’instant, surtout un objet d’évaluation prospective plutôt qu’un phénomène documenté.
4. Biosécurité et prévention : dispositifs internationaux en place
La globalisation de l’économie, l’accélération des transports et des échanges commerciaux, les progrès technologiques, et une prise de conscience plus aiguë des enjeux liés à la biodiversité ont rendu les frontières phytosanitaires et zoo-sanitaires structurellement plus poreuses. Des dispositifs ont été mis en place pour assurer la surveillance et le suivi des éventuelles maladies végétales ou animales et mener des études d’évaluation des risques.
4.1. Le cadre de la FAO
La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) regroupe sous le terme de biosécurité trois secteurs étroitement imbriqués, la sécurité sanitaire des aliments, la santé des végétaux, la santé animale, qui englobent aussi bien la production alimentaire que l’introduction d’organismes nuisibles, les zoonoses, les OGM et les espèces envahissantes. Elle considère la gestion du risque agroterroriste comme une démarche globale, qui va de la biosécurité en élevage jusqu’à la surveillance des échanges commerciaux internationaux.
4.2. La CIPV
La CIPV (Convention internationale pour la protection des végétaux [12]), signée en 1951, vise à protéger les plantes cultivées et sauvages en prévenant l’introduction et la dissémination d’organismes nuisibles, afin d’assurer la sécurité alimentaire et de faciliter le commerce. Elle permet aux pays d’analyser les risques auxquels sont exposées leurs ressources végétales et d’avoir recours à des mesures basées sur des données scientifiques. Elle élabore en particulier des normes internationales pour les mesures phytosanitaires (NIMP), qui constituent le filet réglementaire permettant de tracer juridiquement l’introduction non déclarée d’un organisme nuisible.
4.3. Interpol et la lutte contre l’agrocriminalité
Pour Interpol, l’agrocriminalité s’étend de la fraude alimentaire organisée à l’agroterrorisme, les mêmes réseaux ou les mêmes failles de biosécurité pouvant être exploités à des fins criminelles ordinaires ou à des fins délibérément destructrices. L’organisation mène des actions en coordination avec les États et d’autres organisations internationales pour prévenir les risques et faire appliquer la législation.
4.4. L’initiative EU CBRN Centres of Excellence
Lancée en 2010 par l’Union européenne, l’initiative EU CBRN Centres of Excellence [13] rassemble 63 pays partenaires en vue de promouvoir la paix, la stabilité et la prévention des conflits. Elle intègre depuis 2024 un volet spécifique « sécurité de la chaîne alimentaire ». Son mandat couvre les risques CBRN d’origine criminelle ou terroriste, pas seulement accidentelle ou naturelle. À la différence des autres dispositifs qui traitent des introductions d’agents pathogènes sans préjuger de leur origine, cette initiative intègre d’emblée l’hypothèse d’un acte délibéré (criminel ou terroriste) dans ses évaluations des risques, ses plans d’action nationaux et ses exercices de terrain.
Ces dispositifs se heurtent cependant à une limite commune d’ordre opérationnel : d’après les données de l’OMSA, seuls 40 % de ses membres satisfont au critère de capacités minimales en matière de préparation aux urgences sanitaires animales. Par ailleurs, services vétérinaires et forces de l’ordre fonctionnent encore largement de manière isolée (terminologies différentes, rôles mal définis, absence de cadres formels de collaboration), ce qui freine considérablement la mise en œuvre d’une réponse coordonnée en cas de suspicion d’acte malveillant délibéré.
La frontière entre introduction accidentelle et acte délibéré reste actuellement pratiquement impossible à déterminer en temps réel. Cette difficulté confère à la biosécurité un rôle central dans la gestion du risque agroterroriste.
5. Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’agroterrorisme et en quoi diffère-t-il de l’agrocriminalité ?
L’agroterrorisme désigne l’utilisation délibérée de bioagresseurs (bactéries, virus, toxines) pour détruire des cultures ou des élevages dans un but de déstabilisation politique ou sociale. Il constitue un sous-ensemble de l’agrocriminalité, notion plus large qui inclut aussi la fraude alimentaire organisée. Selon Interpol et l’OMSA, la distinction repose sur l’intention : l’agroterrorisme vise explicitement à intimider un État ou une population.
Y a-t-il déjà eu des actes avérés d’agroterrorisme à grande échelle ?
À ce jour, aucun cas indiscutable d’agroterrorisme à grande échelle n’a été recensé. Quelques cas isolés de contaminations de produits agricoles ont été documentés dans les années 1980. Les grandes épizooties connues, comme celle de fièvre aphteuse au Royaume-Uni en 2001, ont toujours été attribuées à des défaillances de biosécurité plutôt qu’à des actes délibérés. La menace reste principalement prospective.
Pourquoi la fièvre aphteuse est-elle considérée comme un agent de risque agroterroriste ?
La fièvre aphteuse présente plusieurs caractéristiques qui en font un agent potentiellement mobilisable à des fins malveillantes : très grande contagiosité, forte résistance du virus dans l’environnement, absence de risque pour la santé humaine (facilitant sa manipulation), et effet de levier économique considérable. Un foyer unique peut déclencher des embargos internationaux et des abattages massifs bien au-delà des animaux directement touchés.
Quels organismes internationaux surveillent le risque agroterroriste ?
Plusieurs instances assurent cette surveillance : la FAO coordonne la biosécurité alimentaire et animale à l’échelle mondiale ; la CIPV encadre la protection des végétaux via des normes phytosanitaires internationales ; Interpol lutte contre l’agrocriminalité en coordination avec les États ; enfin, l’initiative EU CBRN Centres of Excellence, lancée en 2010, intègre depuis 2024 un volet spécifique sur la sécurité de la chaîne alimentaire face aux risques d’origine terroriste.
Comment distinguer une épizootie naturelle d’un acte d’agroterrorisme ?
C’est précisément là que réside la difficulté majeure : la frontière entre introduction accidentelle et acte délibéré est actuellement pratiquement impossible à déterminer en temps réel. Les mêmes agents pathogènes, les mêmes voies de contamination et les mêmes symptômes peuvent résulter d’une négligence ou d’un acte malveillant. Cette ambiguïté explique pourquoi la biosécurité préventive joue un rôle central dans la gestion du risque agroterroriste.