Depuis 2022, les forces russes utilisent des armes chimiques incapacitantes en Ukraine, en violation directe de la Convention d’interdiction des armes chimiques (CIAC) de 1997, dont la Russie est signataire. Les autorités ukrainiennes auraient recensé plus de 600 incidents, dont 91 pour le seul mois de décembre 2023. Deux agents sont principalement identifiés : le gaz CS (2-chlorobenzylidène malonitrile) et la chloropicrine. Fait inédit, ces substances sont vectorisées par drones, marquant une rupture technologique majeure dans l’histoire des conflits armés. Si seuls des agents incapacitants ont été employés jusqu’à présent, la menace d’un recours à des agents létaux impose une préparation urgente des armées ukrainiennes et occidentales.
1. Introduction
Différentes allégations de sources différentes témoignent de l’utilisation d’armes chimiques en Ukraine au cours du conflit dès 2022. Ce qui est formellement interdit par la Convention d’interdiction des armes chimiques (CIAC) établie à Paris en 1997, dont la Russie est pourtant signataire. Cette convention interdit toute utilisation dans le cadre d’un conflit armé. Toutefois, elle ne règlemente pas l’usage de substances chimiques dans le cadre du maintien de l’ordre public. (1, 2).
Dès mars 2022, l’Otan, par la voix de son secrétaire général Jens Stoltenberg avait mis en garde contre la possible utilisation d’armes chimiques par la Russie.
« Nous devons rester vigilants, car la Russie elle-même pourrait planifier des opérations utilisant des armes chimiques. Ce serait un crime de guerre. »
Actuellement, on assiste probablement à une augmentation de l’utilisation d’armes chimiques par l’armée russe puisque les autorités ukrainiennes auraient dénombré plus de 600 utilisations d’armes chimiques depuis 2022, dont 91 pour le seul mois de décembre 2023.
2. Armes chimiques utilisées
Les seules armes qui auraient été utilisées pour l’instant par les forces russes sont des agents incapacitants de deux sortes.
2.1. Le gaz CS (2-chlorobenzylidène malonitrile)
Le gaz CS ou 2-chlorobenzylidène malonitrile est l’un des deux agents identifiés. Les effets peuvent aller d’un larmoiement modéré jusqu’à un état de prostration immédiat accompagné de signes digestifs, à type de nausées majeures, de vomissements incoercibles, des hémorragies internes, des œdèmes pulmonaires et détresses respiratoires graves (fatales pour les plus fragiles) à forte dose.

Structure du 2-chlorobenzylidène malonitrile
2.2. La chloropicrine
La chloropicrine, qui est un agent vomitif, fut utilisée lors de la Première Guerre mondiale et il semble qu’elle ait été utilisée récemment par les forces russes dans le conflit ukrainien .

3. Modalités d’utilisation sur le terrain
Dès mai 2023, près du village de Spirne, un commandant de bataillon identifié comme Vladislav Vodolazsky a affirmé avoir utilisé des drones pour larguer des grenades chimiques K-51 sur les positions ukrainiennes.
Une dépêche de LCI parue le 15 janvier 2024 fournit des éléments provenant des autorités ukrainiennes, ainsi que des témoignages récoltés sur le terrain par la journaliste Gwendoline de Bono pour LCI. « D’abord un drone kamikaze a touché le blindage et au même endroit, venant de l’autre côté, un autre drone est arrivé avec ce gaz », raconte ainsi le soldat Bekha de la 65e brigade. « Il y avait quand même un gaz bleu que l’on voyait au sol. On était déjà couchés car le premier drone nous a surpris immédiatement, le second drone est arrivé et nous a empoisonnés. On a été pris de nausées instantanément et notre gorge brûlait », nous confie-t-il. « Je pleurais, c’était impossible d’ouvrir les yeux », raconte son compagnon à ses côtés.
D’autres articles de presse internationale, comme celui de Libannews paru le 7 avril 2023, déclarent également que la Russie aurait utilisé la chloropicrine dans la région de Kherson dès septembre 2022. Cet usage a été rendu public par le groupe radical « Rusich » sur sa chaîne officielle Telegram. En août 2023, une information du 08 août 2023 relayée par France info atteste que le général Oleksandr Tarnavsky, commandant du secteur militaire de Tavria, a assuré que, la veille, les soldats russes avaient « effectué deux tirs de barrage [technique de tirs massifs] à l’aide de lance-roquettes multiples avec des munitions contenant une substance chimique ». D’après son message, il s’agissait de chloropicrine.
Plus récemment, une dépêche de France 24 publiée le 7 août 2023 déclare que la Russie aurait fait usage de munitions chimiques. « Deux salves d’obus contenant de la chloropicrine » auraient été lancées contre les troupes ukrainiennes, précise Emmanuelle Chaze, correspondante de France 24.
4. Conclusion
Si l’utilisation de vapeurs toxiques dérivantes et d’obus chimiques lors d’un conflit armé remonte à la Première Guerre mondiale, la vectorisation à grande échelle d’armes chimiques par des drones est nouvelle et est révélée par le conflit ukrainien.
Attachées à un drone, les grenades chimiques avec des agents incapacitants sont le plus souvent larguées dans les tranchées pour déstabiliser l’ennemi avant de l’attaquer.
On assiste ainsi à une nouvelle révolution dans la vectorisation des armes chimiques.
Pour l’instant, seule l’utilisation tactique d’agents incapacitants semble être effective par les forces russes, mais la possible utilisation d’agents létaux doit être redoutée par l’armée ukrainienne et les armées occidentales qui doivent impérativement s’y préparer sans attendre.
📚 Bibliographie
- J.L. FORTIN — Guerre chimique et soins aux blessés affectés par les conséquences d’actes de terrorisme ou de conflits armés — International CBRNe Institute Sambreville (Belgique) – 06 juin 2023
- OBE L-P, CROUCH D. — Have chemical weapons been used in Ukraine ? — Royal United Services Institute (RUSI) – 06 juin 2023
- France 24 — La Russie aurait fait usage d’armes chimiques près de Zaporijjia selon Kiev — 07 août 2023
- DE BONO G., SOUHAUT C. — Enquête LCI — Du gaz toxique russe sur le front en Ukraine ? — 15 janvier 2024
- LANDER N., ARICK R., SKALUBA C. — Conceptualizing integrated deterrence to adress russian chemical, biological, radiological and nuclear (CBRN) escalation — Atlantic Council – 2023
5. Questions fréquentes
Quelles armes chimiques la Russie utilise-t-elle en Ukraine ?
Les forces russes auraient principalement utilisé deux agents incapacitants : le gaz CS (2-chlorobenzylidène malonitrile) et la chloropicrine. Le gaz CS provoque larmoiements, nausées et, à forte dose, détresses respiratoires graves. La chloropicrine, déjà employée lors de la Première Guerre Mondiale, est un agent vomitif. Ces substances ont notamment été larguées via des drones sur les positions ukrainiennes.
L’utilisation d’armes chimiques en Ukraine est-elle illégale selon le droit international ?
Oui. La Convention d’interdiction des armes chimiques (CIAC), établie à Paris en 1997 et signée par la Russie, interdit formellement tout usage d’armes chimiques dans le cadre d’un conflit armé. Seule une exception subsiste : la convention ne réglemente pas l’usage de substances chimiques pour le maintien de l’ordre public. Tout recours à ces armes en contexte de guerre constitue un crime de guerre.
Comment les armes chimiques sont-elles vectorisées par des drones en Ukraine ?
Le conflit ukrainien révèle une innovation tactique majeure : des grenades chimiques K-51 contenant des agents incapacitants sont attachées à des drones et larguées directement sur les positions ennemies, notamment dans les tranchées. Des témoignages de soldats ukrainiens décrivent l’arrivée successive de deux drones , un premier d’impact, un second porteur de gaz, pour maximiser l’effet de surprise et l’intoxication.
Combien d’incidents chimiques ont été recensés en Ukraine depuis 2022 ?
Selon les autorités ukrainiennes, plus de 600 utilisations d’armes chimiques auraient été dénombrées depuis 2022, avec une accélération notable en fin d’année 2023 : 91 incidents ont été recensés pour le seul mois de décembre 2023. Ces chiffres témoignent d’une augmentation progressive du recours à ces agents par l’armée russe au fil du conflit.
Faut-il craindre l’utilisation d’agents chimiques létaux en Ukraine ?
Pour l’heure, seuls des agents incapacitants ont été documentés dans le conflit ukrainien. Cependant, le Dr Jean-Luc Fortin et plusieurs analystes avertissent que la possible utilisation d’agents létaux ne peut être exclue. Les armées ukrainiennes et occidentales sont appelées à s’y préparer sans attendre, en anticipant une escalade qui représenterait une menace d’une tout autre gravité.