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Sommes-nous prêts à prendre en charge des patients ayant subi une attaque terroriste à l’ypérite ?

Résumé

La prise en charge des victimes d’ypérite exige des réflexes précis que beaucoup de soignants ne maîtrisent pas encore. Un article de Garriou et al. (2021) analyse quatre attaques chimiques à l’ypérite commises par Daesh au Levant et en tire des enseignements concrets : décontamination immédiate, gestion des blessés combinant traumatisme et contamination chimique, reconnaissance des symptômes cliniques. La menace terroriste NRBC reste réelle, notamment depuis la résurgence de Daesh en Afghanistan. Cet article présente les protocoles essentiels et rappelle l’impératif d’une formation régulière des équipes soignantes pour faire face à ces situations exceptionnelles.

1. De quoi est-il question ?

Un excellent article de Garriou et al. « Quels enseignements peut-on tirer de l’utilisation récente de l’ypérite au Levant », A. Garriou, O. Dubourg, R. Doaré, H. Delacour, Médecine de Catastrophe, Urgences collectives, 2021, 5, 253-258, qui vient juste de paraître, nous renseigne sur l’état de la prise en charge des patients venant de subir une attaque terroriste à l’ypérite.

Les auteurs ont recensé les différentes attaques chimiques qui ont eu lieu depuis 2012 au Levant. À partir de cas très concrets ils ont étudié de près la prise en charge des patients atteints par l’ypérite et leurs conclusions sont très intéressantes.

2. Les rappels nécessaires

Dans un article de 2017 intitulé « Les principales armes chimiques : rappel NRBCe [12] » nous avions fait un tour rapide des principales molécules utilisées comme arme chimique dans le domaine NRBCe. Parmi elles, le gaz moutarde ou ypérite, utilisé pour la première fois en juillet 1917 par l’armée allemande, bien plus puissant que tous les gaz existants combinés (le chlore, le phosgène et le chlorure de cyanogène). Les patients atteints par ce produit dit « vésicant » sont beaucoup plus difficiles à soigner, la peau, les yeux et les poumons sont atteints. De plus, l’ypérite persiste dans l’environnement et crée un environnement toxique.

Ce produit traverse les textiles, y compris le cuir, ce qui a immédiatement engendré des travaux de recherche pour mettre au point des matériaux imperméables au produit toxique et des masques respiratoires efficaces.

3. L’utilisation de l’ypérite au Levant

Plusieurs organisations ont comptabilisé les attaques chimiques : elles en concluent que l’immense majorité d’entre elles sont dues au régime syrien, les autres étant attribuées à l’organisation terroriste Daesh. C’est le chlore qui a été utilisé le plus souvent, parfois le sarin ou l’ypérite. Finalement, l’ypérite a été impliquée dans un nombre très faible de cas, mais elle a été uniquement utilisée par Daesh.

Quatre attaques à l’ypérite ont fait l’objet d’investigations approfondies et de publications scientifiques. Les auteurs les ont décortiquées afin d’en retirer des enseignements riches pour l’avenir.

4. Les enseignements

4.1. Les rapports terrorisme – ypérite

Daesh a contrôlé de larges territoires en Syrie et en Irak, leur permettant de mettre la main à la fois sur des stocks abandonnés ou des installations de production d’ypérite. Ce que nous évoquions déjà dans l’article « Les menaces terroristes NRBC actuelles et futures [13] » est à nouveau vérifié dans cette publication. La menace d’une exportation de ces armes dans d’autres régions du monde est donc bien réelle, d’autant plus que le mouvement Daesh reprend ses activités dans un Afghanistan à nouveau contrôlé par les Talibans.

4.2. Quel comportement adopter devant des cas d’exposition à l’ypérite ?

Les auteurs relèvent que même les personnels hospitaliers n’ont pas eu les actes réflexes nécessaires à mettre en œuvre après extraction des victimes de la zone de danger :

  • déshabiller la victime dès que possible en retirant au moins une première couche de vêtements et les chaussures ;
  • réaliser une décontamination d’urgence avec de la terre de Foulon, du RSDL ou une lingette DECPOL ABS® [14] ;
  • réaliser une décontamination approfondie avec une douche et un tensio-actif.

Des comportements aberrants ont été rapportés, comme le déshabillage de plusieurs membres d’une famille seulement 16 heures après la prise en charge par une équipe médicale !

On pourra se reporter à la fiche technique SGDSN sur l’ypérite [15].

4.3. Comment prendre en charge une victime combinant atteinte traumatique et contamination chimique ?

C’est le cas des blessés par l’explosion d’un engin explosif improvisé (EEI) à l’ypérite.

Lorsque l’engin n’a pas blessé mortellement la victime, cette dernière combine atteinte traumatique et contamination chimique et est susceptible d’être à l’origine d’un transfert de contamination pouvant atteindre les soignants par exemple.

4.4. Connaître la symptomatologie clinique et les marqueurs biologiques bien connus

L’intoxication est insidieuse : le toxique pénètre dans l’organisme d’une manière indolore et les symptômes apparaissent avec des délais plus ou moins longs.

Trois éléments méritent d’être rappelés :

  • l’œil est l’organe le plus sensible à l’ypérite ;
  • l’atteinte cutanée est plus marquée là où la peau est plus fine et humide (régions inguinales, axillaires ou génitales) ;
  • l’atteinte hématologique en cas d’intoxication sévère est une lymphopénie et une thrombopénie à l’origine de surinfections bactériennes, comme ce qui est observé chez un grand brûlé immunodéprimé.

La létalité est faible (moins de 5 %), rappelons-nous que la grande majorité des soldats gazés à l’ypérite pendant la Première Guerre mondiale repartait sur le front une fois les soins prodigués dans les établissements de santé. Cette faible létalité n’est pas un élément négatif pour les auteurs d’attentats, car répandre la terreur fait aussi partie de leurs objectifs.

Les soins des organes cibles que sont les yeux (lavages), la peau (refroidissement et désinfection des brûlures), l’appareil respiratoire (oxygénothérapie si besoin), traitement antalgiques, transfusion de concentrés de globules rouges et/ou de plaquettes) sont très bien décrits dans cette publication.

5. Conclusion

Les auteurs concluent en disant que même si les cas d’agression à l’ypérites ne sont pas nombreux, ils sont toujours commis par un mouvement terroriste, et c’est pourquoi il faut maintenir une formation adéquate des équipes soignantes suivie d’exercices réguliers.

6. Liens utiles

Auteur : Professeur François Renaud

7. Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’ypérite et pourquoi est-elle dangereuse ?

L’ypérite, aussi appelée gaz moutarde, est un agent chimique vésicant utilisé pour la première fois en 1917. Elle est particulièrement dangereuse car elle traverse les textiles, y compris le cuir, persiste dans l’environnement et atteint simultanément la peau, les yeux et les poumons. Son absorption est insidieuse et indolore, les symptômes n’apparaissant qu’après un délai variable.

Quels sont les premiers gestes à effectuer après une exposition à l’ypérite ?

Dès que possible, il faut déshabiller la victime en retirant au moins une première couche de vêtements et les chaussures. Réaliser ensuite une décontamination d’urgence avec de la terre de Foulon, du RSDL ou une lingette DECPOL ABS®, puis une décontamination approfondie à la douche avec un tensio-actif. Tout retard dans ces gestes aggrave significativement l’état de la victime.

Quels organes sont principalement touchés par l’ypérite ?

L’œil est l’organe le plus sensible à l’ypérite. La peau est principalement atteinte dans les zones fines et humides (régions inguinales, axillaires ou génitales). En cas d’intoxication sévère, une atteinte hématologique (lymphopénie et thrombopénie) peut survenir, exposant la victime à des surinfections bactériennes comparables à celles d’un grand brûlé immunodéprimé.

Qui a utilisé l’ypérite dans les attaques chimiques au Levant depuis 2012 ?

Selon les recensements analysés par Garriou et al., l’ypérite a été utilisée exclusivement par l’organisation terroriste Daesh dans les conflits au Levant depuis 2012. Quatre attaques à l’ypérite ont fait l’objet d’investigations scientifiques approfondies. Daesh avait pu s’emparer de stocks abandonnés ou d’installations de production sur les territoires qu’il contrôlait en Syrie et en Irak.

Pourquoi est-il important de se former à la prise en charge des victimes d’ypérite ?

Même les personnels hospitaliers ont montré des manquements dans les actes réflexes après exposition à l’ypérite. La menace d’exportation de ces armes chimiques reste réelle, notamment avec la résurgence de Daesh en Afghanistan. Les auteurs de l’étude insistent sur la nécessité d’une formation régulière des équipes soignantes, accompagnée d’exercices pratiques, pour garantir une réponse rapide et efficace.