Le nucléaire est-il aussi dangereux qu’on le croit ? Cet article analyse objectivement les risques réels associés à l’énergie nucléaire civile en France et dans le monde. À partir de l’échelle INES et des grands accidents historiques (Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima), il examine le rapport entre danger et risque. Il aborde également la gestion des déchets radioactifs, la question de la prolifération nucléaire et les enjeux de confiance envers les exploitants. Enfin, il rappelle que les émissions de gaz à effet de serre du nucléaire sont quasi nulles, invitant à fonder les choix énergétiques sur des arguments scientifiques plutôt que sur la peur.
1. Contexte : le rapport parlementaire sur la souveraineté énergétique
L’industrie nucléaire fait actuellement l’objet d’une intense activité médiatique ne serait-ce qu’avec la parution récente du rapport parlementaire « RAPPORT FAIT AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France (1) »
Ce rapport pointe surtout les « divagations » de la France dans sa politique énergétique menant au déclin de la filière nucléaire française qui a commencé en 1998 avec l’abandon de Superphénix sans aucune raison scientifique valable, le redémarrage de ce dernier ayant été autorisé par la Direction de la Sûreté des Installations Nucléaires (DSIN), jugeant qu’il présentait un degré de sûreté équivalent à celui des réacteurs de série similaires du parc nucléaire français.
Quand on pense que la réduction à 50 % de l’énergie produite à partir du nucléaire prônée par deux présidents successifs n’était issue d’aucune étude d’impact !
Puis ce fut la fermeture de Fessenheim alors que les besoins énergétiques augmentaient d’une manière importante : à titre personnel je me souviens d’une conférence donnée par Cédric Villani (mathématicien médaillé « Fields » alors député et missionné par le gouvernement d’Édouard Philippe), nous disant que l’intelligence artificielle est très gourmande en électricité et que son développement nécessitera des capacités de production largement plus importantes que celles actuellement mises en place : les scientifiques n’ont pas toujours tort.
Puis ce fut l’abandon du projet ASTRID.
L’abandon du nucléaire par l’Allemagne n’a pas plaidé en faveur de ce type d’énergie.
Ce rapport raconte comment le dogme antinucléaire de l’écologie politique s’est peu à peu imposé comme la clef de lecture des choix énergétiques plutôt que la souveraineté et l’urgence de la décarbonation.
Ce rapport est tout à fait passionnant et nous montre clairement que la politique (politicienne ?) liée à l’idéologie et aux différents accords électoraux nous a menés cet hiver à une politique de restriction d’électricité.
2. Pourquoi le nucléaire fait peur
Plusieurs facteurs peuvent inquiéter et ils sont souvent avancés par les opposants dans le débat public.
2.1. Les risques d’accident et l’échelle INES
Les centrales sont considérées comme représentant un réel danger (et les accidents qui se sont produits semblent bien le montrer) mais qu’en est-il du risque qui y est associé ? [1]
Il est vrai que les accidents nucléaires civils ont eu de réels impacts sur la santé et l’environnement. Une analyse de ces accidents nucléaires nous permettra de mieux nous rendre compte du rapport « danger-risque », notion dont nous avons déjà parlé dans cet article [11] (2).
[1] Rappel : le danger correspond au potentiel de nuire (une carabine est dangereuse car elle peut provoquer des blessures graves voire mortelles) et le risque est la probabilité que le danger se produise. Il dépend de la fréquence d’exposition au danger, de la gravité des blessures, de la capacité à contrôler ou éviter le danger (si la carabine est bien entretenue, que l’utilisateur est bien formé pour s’en servir et dans de bonnes conditions environnementales, le risque d’être blessé par une carabine est relativement faible).
Mise au point en 1990 par l’AIEA et l’OCDE, l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES) allant de 0 à 7 donne une indication de la gravité d’un événement nucléaire ou radiologique. Elle s’applique à tous les événements associés à l’utilisation, au transport et à l’entreposage des matières radioactives et des sources de rayonnement. Elle a été mise au point dans le but de mieux caractériser les accidents, mais aussi pour encadrer la communication autour de ces événements.
Les États membres utilisent l’INES (3) pour attribuer aux événements nucléaires ou radiologiques une note indiquant leur importance. Les événements sont classés selon sept niveaux. L’échelle est logarithmique, ce qui signifie que la gravité d’un événement est décuplée à chaque niveau. Les événements sont considérés selon les critères suivants : incidence sur la population et l’environnement, incidence sur les barrières et contrôles radiologiques, incidence sur la défense en profondeur. Les événements sans importance pour la sûreté sont classés en bas de l’échelle, au niveau 0. Les événements sans pertinence en termes de sûreté radiologique ou nucléaire ne sont pas classés sur l’échelle.

2.2. Étude des principaux incidents et accidents nucléaires
1979. Three Mile Island (Pennsylvanie). Le premier accident majeur eut lieu à Three Mile Island en Pennsylvanie. Une succession de défaillances matérielles et humaines ont conduit à la fusion de près de 45 % du cœur d’un réacteur. Les conséquences environnementales et sanitaires ont été négligeables, mais la communication et la gestion de crise ont été défaillantes. Cet accident a été classé rétrospectivement au niveau 5 sur l’échelle INES. Il a beaucoup marqué les esprits et est resté un moment fondateur.
1986. Tchernobyl (URSS). L’accident de Tchernobyl en URSS a donné lieu à une communication catastrophique de la part des autorités françaises qui a laissé penser que le nuage contaminé s’était arrêté à la frontière. Cette catastrophe a été classée au niveau maximal 7. C’est le plus grave accident nucléaire de l’histoire (AFIS) (4). Des centaines de milliers de liquidateurs ont été employés et ont reçu des doses importantes de radioactivité : 134 ont souffert du syndrome d’irradiation aiguë, 28 sont morts dans les mois qui ont suivi et 19 dans les années qui ont suivi. Dans la population exposée, on a dénombré plus de 10 000 cancers de la thyroïde dus à la consommation de lait contaminé par l’iode radioactif. Une modélisation nous laisse penser que l’accident aurait pu conduire à la mort de 4 000 personnes. À ce bilan humain s’ajoute de nombreuses personnes déplacées et des conditions de vie dégradées ayant entraîné alcoolisme et dépressions.
2011. Fukushima (Japon). Encore dans toutes les mémoires, elle a aussi été classée au niveau 7. L’immense majorité des décès est due aux conséquences psychologiques de l’évacuation des populations (95 000 personnes), aucun décès n’a été de nature radiologique. En France, des plans d’évacuation des populations ont été établis pour tous les sites nucléaires en fonction de l’intensité des radiations et de la distance par rapport au foyer.
Ces deux accidents ont rejeté massivement de la radioactivité dans l’atmosphère et sont les deux seuls classés au niveau maximal. Les impacts sur l’environnement (5) ont aussi été mesurés.
Les autres accidents et incidents se répartissent ainsi :
- Niveau 6. Un seul accident déclaré 30 ans après. En 1957, explosion dans un site d’entreposage de déchets radioactifs en Russie (Maïak).
- Niveau 5. Cinq accidents au total dont celui de Three Mile Island.
- Niveau 4. Moins de 10 accidents dont deux en France à la centrale de Saint-Laurent-sur-Loire à la suite d’une perte de refroidissement.
- Niveau 3. Quelques dizaines d’incidents dont quatre en France. Le dernier en 2008 avec un irradiateur industriel de gammagraphie qui a irradié un travailleur avec du Cobalt 60.
- Niveau 2. Le dernier en France est l’inondation de la centrale de Blayais pendant la tempête Martin du 27 décembre 1999.
- Niveaux 1 et 0. Par an, environ 100 événements de niveau 1 et un millier de niveau 0.
2.3. La gestion des déchets radioactifs
La gestion des déchets est aussi une grande source d’inquiétude pour les populations. Il suffit de suivre les péripéties du programme d’enfouissement à Bure (Meuse) pour s’en convaincre.
L’immersion en mer a été la solution employée en premier lieu. Cette solution s’est avérée non satisfaisante, les déchets non confinés pouvant se trouver directement en contact avec la biosphère (6).

Pour les déchets de moyenne et haute activité à vie longue, c’est le stockage géologique qui a été choisi mais il se heurte à l’incompréhension des populations. En Finlande, c’est un sol granitique qui a été choisi, en France, de l’argilite (site de Bure). Même si la gestion des déchets nucléaires est mieux maîtrisée, ce sont les questions sociales qui sont devenues prépondérantes.
2.4. La prolifération nucléaire
La technologie nucléaire civile peut être utilisée pour produire des matériaux fissiles, tels que l’uranium enrichi, utilisé lui aussi pour fabriquer des armes nucléaires.
Les centrales nucléaires peuvent alors potentiellement servir de couverture pour des activités relatives à des armes nucléaires. Ce qui se passe actuellement en Iran n’est pas étranger à ce sentiment.
2.5. Les questions de confiance
Qu’elle soit confiée à des sociétés privées ou à des gouvernements, la gestion des centrales peut mener à des préoccupations de transparence et de responsabilités, et ce malgré les nombreux garde-fous développés pour l’encadrement strict de ces activités.
3. La protection contre les rayonnements et les particules radioactives
La radioactivité, ce n’est pas seulement un problème de rayonnements mais elle concerne aussi la contamination par des poussières radioactives, comme celles qui se sont déplacées dans le fameux nuage issu de la catastrophe de Tchernobyl.
Les moyens de protection contre les radiations sont très spécifiques (7).
En revanche, les tenues de protection NRBC telles que la Polynuc [12] Ouvry sont indispensables pour se protéger des particules radioactives qui peuvent être en contact avec la peau et les muqueuses, ingérées ou inhalées.
Nous avons déjà abordé cette thématique dans deux articles du blog : Quel EPI pour le travail dans les centrales nucléaires ? [13]et Qu’est-ce qu’une bombe sale ? Comment réagir après son explosion [14].
4. Conclusion
Les centrales nucléaires ont un très faible impact sur l’effet de serre, les émissions de gaz à effet de serre étant quasi nulles. Elles n’ont donc aucun impact sur le dérèglement climatique. Si on tient compte du cycle complet (de la construction au démantèlement), leur bilan est comparable à celui des éoliennes. Alors que le gouvernement souhaite relancer ce mode de production d’énergie, les opposants au nucléaire mettent en avant les dangers (accidents, gestion des déchets, contamination environnementale).
En comparaison, les centrales thermiques à charbon ont causé beaucoup de morts à cause de la pollution de l’air qu’elles génèrent, sans compter les mineurs de fond atteints par la silicose ou morts sous les coups de grisou.
Tous les moyens de production d’énergie ont leurs avantages et leurs inconvénients.
Puissent nos politiques prendre des décisions sur des arguments scientifiques réellement étayés et non en fonction de la peur, réelle (déclenchée par une perception de danger, de menace ou d’incertitude) ou supposée, répondant à des objectifs politiques ou politiciens ?
📚 Bibliographie
- 1 — AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France [15], 2023
- 2 — Danger, risque, accident : la prévention des risques dans le domaine industriel [11] (Blog Ouvry, 2022)
- 3 — INES [16] : Échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques, définie par l’AIEA
- 4 — AFIS Science et pseudo-sciences, Janvier/mars 2023
- 5 — IRSN [17]. Tchernobyl, 35 ans après : notre dossier spécial
- 6 — Les déchets radioactifs immergés, Andra [18], 2017
- 7 — Le monde de l’énergie : comment se protéger au mieux des radiations ? [19] 18 mars 2011
5. Questions fréquentes
Quels sont les accidents nucléaires les plus graves de l’histoire ?
Les deux accidents classés au niveau maximal 7 de l’échelle INES sont Tchernobyl (1986) en URSS et Fukushima (2011) au Japon. L’accident de Three Mile Island (1979) aux États-Unis a été classé niveau 5. Ces événements ont profondément marqué l’opinion publique mondiale et ont conduit à un renforcement des normes de sûreté nucléaire internationale.
Comment sont gérés les déchets nucléaires en France ?
En France, les déchets de faible activité sont stockés en surface dans des centres comme celui de Soulaines-Dhuys (Aube). Pour les déchets de haute activité à vie longue, le stockage géologique profond a été retenu, avec le site de Bure (Meuse) comme projet de référence. L’argilite y constitue la barrière naturelle choisie pour isoler les déchets de la biosphère.
Le nucléaire contribue-t-il au réchauffement climatique ?
Non. Les centrales nucléaires émettent des quantités quasi nulles de gaz à effet de serre durant leur fonctionnement. Sur l’ensemble du cycle de vie (construction, exploitation, démantèlement), leur bilan carbone est comparable à celui des éoliennes, ce qui en fait l’une des sources d’énergie les moins émettrices disponibles à grande échelle.
Comment se protéger des particules radioactives en cas d’accident ?
La protection contre les particules radioactives nécessite des équipements de protection individuelle spécifiques. Les tenues NRBC, comme la Polynuc d’Ouvry, sont conçues pour empêcher le contact des particules radioactives avec la peau et les muqueuses, ainsi que leur ingestion ou inhalation. Les rayonnements eux-mêmes requièrent des protections différentes, décrites dans les recommandations spécialisées.
Qu’est-ce que l’échelle INES et à quoi sert-elle ?
L’échelle INES (International Nuclear and Radiological Event Scale) a été créée en 1990 par l’AIEA et l’OCDE. Elle classe les événements nucléaires et radiologiques de 0 à 7 selon une progression logarithmique. Elle s’applique à l’utilisation, au transport et au stockage de matières radioactives, et sert à harmoniser la communication des autorités sur la gravité des incidents auprès du public.