La Première Guerre mondiale a inauguré l’ère des armes chimiques de masse, transformant durablement la médecine militaire et la recherche scientifique. Dès 1915, le chlore, le phosgène puis l’ypérite ont été déployés sur les champs de bataille, causant des milliers de victimes civiles et militaires. Cet article retrace la mobilisation des chimistes, médecins et industriels des deux côtés du front, les avancées en matière de protection respiratoire, les risques pour les travailleurs de l’industrie chimique, et les enseignements encore pertinents aujourd’hui face aux menaces terroristes NRBC.
Le développement, la production et le déploiement des gaz de guerre comme le chlore, le phosgène et l’ypérite ont créé une menace pour la santé publique, mettant en danger non seulement les soldats et les civils sur le champ de bataille mais aussi les travailleurs de la chimie chargés de mettre en œuvre les processus chimiques à grande échelle. Parallèlement aux personnels de santé qui ont alors travaillé pour protéger et soigner les populations civiles et militaires, les chimistes ont organisé la riposte en synthétisant des nouveaux produits.
Chaque année, le 11 novembre, nous commémorons l’armistice de 1918 et rendons hommage à tous les morts pour la France. La Première Guerre mondiale s’est déroulée il y a cent ans. Les historiens l’appellent la guerre de la chimie, car les différents belligérants ont beaucoup travaillé au niveau scientifique et technique pour la mise en œuvre de cette nouvelle arme.
1. Les faits
La date du 22 avril 1915 est à jamais marquée par la libération par l’armée allemande de 160 tonnes de chlore qui ont enveloppé dans leurs nuées dérivantes les troupes françaises, obligeant les hommes paniqués à effectuer un retrait chaotique. Mille soldats français et algériens en moururent et 4 000 furent sérieusement blessés.
L’état-major allemand n’ayant pas prévu un tel effet fut incapable de lancer une offensive qui pût être décisive. Cette journée marque néanmoins un tournant important dans l’histoire militaire : l’arme chimique n’était plus un tabou !
Cette arme de destruction massive peut aussi être utilisée à plus petite échelle par des terroristes (par exemple l’utilisation par la secte Aum de gaz sarin dans le métro de Tokyo) mettant en œuvre des « agents sales » (substances chimiques fixées à des poudres comme du talc). Les autorités de santé doivent savoir guérir les blessures sur la peau, les muqueuses et les poumons mais aussi les blessures psychologiques engendrées par de telles armes.
2. La militarisation des progrès scientifiques en chimie
Le début du XXe siècle a été marqué par des innovations technologiques comme les tanks, les sous-marins et les avions, qui ont changé radicalement la façon de mener une guerre. C’est aussi le cas de la mise au point des gaz de combat, issus des progrès de la chimie et de la technologie. Parallèlement, la recherche médicale a beaucoup travaillé sur la mise en œuvre des moyens de protection et de traitement des blessures.
Bien sûr, les armes chimiques étaient connues depuis longtemps et leur potentialité destructrice faisait déjà peur, en témoignent la déclaration de La Haye en 1899 et la convention de La Haye en 1907 qui interdisait l’utilisation des poisons et des armes empoisonnées dans les conflits armés.
En ce début de siècle, l’Allemagne était incontestablement le leader mondial de la recherche chimique et c’est Fritz Haber, futur prix Nobel de Chimie et plus tard surnommé le « père des armes chimiques » qui menait les recherches. Le succès de cette nouvelle arme était tel que dans un premier temps, la France et la Grande-Bretagne ont travaillé sur les aspects uniquement défensifs. Néanmoins, à la fin du conflit, les programmes nationaux de tous les pays en guerre étaient dirigés sur les aspects défensifs et offensifs, en mobilisant toutes les ressources académiques, industrielles et économiques. Les spécialistes de toutes disciplines ont travaillé d’arrache-pied : chimistes, physiciens, ingénieurs, médecins, biologistes, physiologistes, etc. En Angleterre, les grandes institutions comme les universités d’Oxford et de Cambridge, et le Lister Institute ont été mis à contribution. En France, 16 laboratoires représentant 110 chimistes, ont militarisé leurs recherches sous la direction de Charles Mourieu (1863-1919).
Les États-Unis, entrés en guerre plus tardivement, ont commencé leurs travaux début février 1917 par l’intermédiaire du « Bureau of Mines », dont les recherches étaient appliquées aux gaz nocifs, aux appareils respiratoires, aux explosifs et à la détection des gaz. Ensuite, de grandes universités comme le MIT, Harvard ou Yale ont activement participé aux différents programmes. En juillet 1918, ce sont plus de 1 900 scientifiques et techniciens qui travaillaient sur ce qui était à l’époque le plus grand programme de recherche de l’histoire des États-Unis.
On a estimé qu’à la fin de la guerre ce sont 5 500 scientifiques et des milliers d’industriels qui travaillaient sur les armes chimiques des deux côtés des lignes de front.
3. Les travaux de recherche
3.1. Les masques à gaz
Tout au long du conflit, chaque avancée dans le domaine des gaz était contrebalancée par une avancée dans la protection.
En ce qui concerne les masques de protection respiratoire, les pièces de tissus, additionnées ou non de thiosulfate, se sont rapidement révélées insuffisantes, et la mise au point de masques protecteurs efficaces a stabilisé la situation.
3.2. L’ypérite ou gaz moutarde
En juillet 1917, conscients qu’ils perdaient leur domination dans le domaine technologique et donc leur capacité à gagner la guerre, les Allemands ont introduit sur le champ de bataille un nouvel agent chimique bien plus puissant que tous les gaz existants combinés (le chlore, le phosgène et le chlorure de cyanogène) : l’ypérite ou gaz moutarde. Les patients atteints par ce gaz vésicant sont beaucoup plus difficiles à soigner. Le produit atteint la peau, les yeux et les poumons. Il persiste dans la nature et crée un environnement toxique : une nouvelle marche était franchie ! De plus, ce nouveau produit traverse les textiles et même le cuir : les travaux de recherche ont donc repris pour mettre au point des matériaux imperméables et des masques respiratoires efficaces.
3.3. Les travailleurs de l’industrie
La production d’armes chimiques est différente de la production des armes traditionnelles comme les munitions. Les produits chimiques sont souvent synthétisés sous la forme de précurseurs. Les travailleurs dans les usines chimiques ont payé un lourd tribut à la production des gaz de combat : par exemple, il a été montré après la guerre qu’un grand nombre d’hommes sont morts dans l’usine d’Höchst, bien qu’officiellement aucune preuve n’ait été apportée sur la relation entre ces décès et les produits manipulés. Ce qui est sûr, c’est que, quotidiennement, au moins un tiers du personnel était constamment absent à cause de l’intoxication aux gaz.
Il en est de même dans les usines britanniques et françaises, qui étaient généralement trop petites et mal adaptées à la production de produits chimiques. Les postes les plus dangereux étaient ceux consacrés au remplissage des pièces d’artillerie : nombreux ont été blessés, parfois mortellement, et ce, quel que soit le pays de production.
Les services médicaux se sont alors développés pour surveiller étroitement les personnels travaillant dans ces conditions dangereuses.
On pourra se reporter au papier de Fitzgerald et aux différentes conférences du colloque de l’IRBA, « Premières attaques chimiques, 1915-1918, de la surprise à la riposte » (23 septembre 2015).
Photographie : John Singer Sargent : Gassed (1918), huile sur toile, 231 x 611,1 cm, Imperial War Museum, Londres
4. Questions fréquentes
Quand et comment les armes chimiques ont-elles été utilisées pour la première fois en guerre ?
La première grande attaque chimique a eu lieu le 22 avril 1915, lorsque l’armée allemande a libéré 160 tonnes de chlore contre les troupes françaises. Mille soldats en moururent et 4 000 furent sérieusement blessés. Cet événement marque un tournant décisif : l’arme chimique cessait d’être un tabou dans les conflits armés modernes.
Quel est le rôle de Fritz Haber dans le développement des armes chimiques ?
Fritz Haber, futur prix Nobel de Chimie, dirigeait les recherches allemandes sur les gaz de combat. Surnommé après guerre le « père des armes chimiques », il a supervisé le développement et le déploiement des agents chimiques utilisés par l’Allemagne. Son travail illustre la façon dont les progrès scientifiques civils ont été militarisés durant ce conflit.
Pourquoi l’ypérite a-t-elle représenté une avancée redoutable par rapport aux autres gaz ?
Introduite en juillet 1917, l’ypérite surpassait tous les gaz existants car elle traversait les textiles, même le cuir, rendant les équipements de protection alors disponibles inefficaces. Elle atteignait simultanément la peau, les yeux et les poumons, persistait dans l’environnement et créait un milieu toxique durable. Les blessés étaient bien plus difficiles à soigner que les victimes des gaz précédents.
Quelles ont été les conséquences pour les travailleurs des usines chimiques ?
Les ouvriers des usines de production de gaz de combat ont payé un très lourd tribut. Dans l’usine allemande d’Höchst, un grand nombre de décès ont été recensés après la guerre. Dans les usines alliées, au moins un tiers du personnel était quotidiennement absent pour cause d’intoxication. Les postes de remplissage des pièces d’artillerie étaient les plus mortels, quel que soit le pays concerné.
Les armes chimiques de la Première Guerre mondiale représentent-elles encore une menace aujourd’hui ?
Oui. Ces armes peuvent être utilisées à plus petite échelle par des groupes terroristes, comme l’a montré l’attaque au sarin de la secte Aum dans le métro de Tokyo. Les agents chimiques restent accessibles sous forme d’« agents sales » et les autorités sanitaires doivent être prêtes à traiter aussi bien les blessures physiques que les traumatismes psychologiques qu’ils engendrent.


