Les armes chimiques sont au cœur des craintes soulevées par le conflit russo-ukrainien. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Une arme chimique désigne tout produit toxique — ainsi que ses précurseurs et vecteurs — conçu pour provoquer la mort ou une incapacité. Encadrées par la Convention de Paris de 1997, ces armes sont interdites dans les conflits armés, même si la Russie en est signataire. Utilisées historiquement pour déloger des soldats de leurs tranchées, elles servent aujourd’hui aussi bien à des fins terroristes qu’à des assassinats ciblés. La protection repose sur cinq piliers : détection, identification, protection individuelle et collective, décontamination et contre-mesures médicales.
1. Contexte : pourquoi parle-t-on d’armes chimiques en Ukraine ?
Des bruits insistants courent dans les médias, nous alertant que les armes chimiques pourraient être utilisées dans le conflit actuel opposant la Russie et l’Ukraine.
De quoi est-il question ?
Il est vrai que les médias viennent de lâcher les mots qui font peur « armes chimiques et biologiques ». J’ai d’ailleurs tendance à penser que certains journalistes font un amalgame entre les deux types d’armes, quand ils ne rajoutent pas « nucléaire » sans trop savoir de quoi ils parlent !
Nous rappellerons dans ce blog les caractéristiques de la partie « chimie » du NRBCe (nucléaire, radiologique, biologique, chimique, explosif).
2. Définition de l’arme chimique selon l’OIAC
Une arme chimique est un produit chimique utilisé pour provoquer la mort ou d’autres dommages par son action toxique. Les munitions, dispositifs et autres matériels spécifiquement conçus pour transformer en arme des produits chimiques toxiques entrent également dans la définition des armes chimiques.
Nous remarquerons que, contrairement aux idées reçues, le produit chimique toxique vectorisé dans une bombe ou un obus n’est pas le seul à entrer dans la définition de l’arme chimique selon l’OIAC (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques). Il faut englober tous les produits chimiques toxiques et leurs précurseurs, ainsi que les munitions et dispositifs vecteurs.
Une arme chimique c’est donc, soit l’un, soit plusieurs des éléments suivants pris ensemble :
- les produits chimiques toxiques et leurs précurseurs (sauf ceux destinés à des fins non interdites par la Convention comme par exemple les produits industriels, agricoles ou à des fins médicales… ou de maintien de l’ordre public comme les produits anti-émeutes) ;
- les munitions et dispositifs conçus pour provoquer la mort en libérant des produits chimiques toxiques ;
- tous les matériels en liaison directe avec les munitions et dispositifs ci-dessus.
2.1. Le produit chimique toxique
C’est un produit chimique provoquant la mort ou une incapacité temporaire ou permanente chez l’homme et les animaux. Nous avons déjà traité dans ce blog de la nature de ces produits chimiques, comme dan l’article Les principales armes chimiques : rappel NRBCe.
Citons les neurotoxiques organophosphorés (tabun, sarin, soman, VX), les vésicants (ypérite), les suffocants (chlore, phosgène).
2.2. Les précurseurs et composants binaires
Les précurseurs sont des réactifs chimiques intervenant dans la synthèse chimique d’un produit toxique. Ils sont étroitement contrôlés et, pour les connaître, on pourra se reporter à la liste des produits visés par la CIAC.
Le précurseur joue le rôle le plus important dans la détermination des propriétés toxiques du produit final et qui réagit rapidement avec d’autres produits chimiques dans le système binaire ou à composants multiples. Le principe actif doit être préparé avant utilisation en faisant réagir deux ou plusieurs précurseurs plus stables généralement moins toxiques.
Tous ces composants sont étroitement surveillés par l’OIAC dans le cadre du contrôle de l’application des protocoles en faveur de l’interdiction des armes chimiques.
3. Pourquoi utiliser l’arme chimique ?
Ce type d’arme a été mis au point et utilisé par les armées pendant la Première Guerre mondiale. Elle avait été imaginée à l’origine pour faire sortir les soldats ennemis de leurs tranchées. Les soldats étaient non protégés, mais ils surent s’adapter rapidement, rendant plus difficile l’utilisation des « gaz » contre les militaires.
À l’heure actuelle, son utilisation par une armée d’état pourrait trouver une application dans la prise et le contrôle d’une ville (c’est la raison pour laquelle d’ailleurs on en a parlé récemment dans le conflit Russie-Ukraine), la population n’étant pas toujours protégée par des équipements individuels ou collectifs. Néanmoins, la communauté internationale a signé un grand nombre de protocoles en faveur de l’interdiction des armes chimiques et en particulier, la Convention internationale pour l’interdiction des armes chimiques de Paris, entrée en vigueur en 1997. L’organisme de contrôle, l’OIAC, a reçu le prix Nobel de la paix en 2013. Elle a permis la destruction de 72 000 tonnes d’armes chimiques.
La question qui peut se poser alors est : une puissante armée peut-elle ne pas se plier aux normes internationales, même si son pays a signé et ratifié l’accord en question (comme c’est le cas de la Russie dans le cas des accords de Paris) ?
Une autre difficulté dans l’utilisation d’une telle arme est son contrôle difficile, les produits pouvant se retourner rapidement contre l’agresseur.
Actuellement, l’arme chimique est surtout utilisée pour répandre la « terreur » par des groupes terroristes (comme la secte Aum par exemple), ou bien pour commettre des assassinats. On se rappellera l’utilisation des agents Novitchok par les autorités russes dans le but d’éliminer les Skripal père et fille ainsi qu’Alexeï Navalny.
4. Comment s’en protéger ?
La défense dans le domaine du NRBC repose sur 5 piliers : la détection, l’identification et la surveillance, la protection individuelle et collective, la décontamination des personnels et des équipements, les contre-mesures médicales.
Un rapport très récent (mars 2022) de deux députés, André Chassaigne et Carole Bureau-Bonnard, vient nous rappeler que les menaces nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques sont très présentes.
Leur rapport insiste sur le fait qu’il faut accélérer le renouvellement des capacités militaires françaises dans le domaine de la défense NRBC.
On pourra lire avec intérêt l’excellent papier du général André Helly à propos du NRBC.
Ouvry (Systèmes de protection NRBC) propose des solutions concernant plusieurs de ces piliers : la protection individuelle, la décontamination et la détection.
5. Conclusion
Il n’était pas inutile de rappeler les caractéristiques de la partie « chimique » du NRBCe. Nous avons rappelé la définition exacte de cette arme, la difficulté à s’en servir à cause, en particulier, de son inclusion dans un traité d’interdiction signé par les belligérants. Nous parlerons prochainement de la partie « nucléaire-radiologique ». Pour la partie « biologique » on pourra lire cet article pour avoir un bilan relativement complet de la situation.
6. Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une arme chimique selon la définition officielle de l’OIAC ?
Selon l’OIAC, une arme chimique comprend non seulement le produit chimique toxique lui-même, mais aussi ses précurseurs, les munitions et dispositifs conçus pour le libérer, ainsi que tous les matériels associés. Cette définition large dépasse la simple idée d’un gaz empoisonné dans une bombe : c’est l’ensemble du système (substance, vecteur et matériel) qui constitue l’arme chimique.
Pourquoi les armes chimiques sont-elles particulièrement redoutées dans le conflit en Ukraine ?
Les armes chimiques peuvent être utilisées pour prendre le contrôle d’une ville dont la population civile est peu ou pas protégée. Les médias évoquent cette menace en lien avec le conflit russo-ukrainien, d’autant que la Russie a été mise en cause dans plusieurs incidents impliquant des agents Novitchok. La Convention de Paris de 1997 les interdit, mais son respect par tous les belligérants n’est pas garanti.
Quels sont les principaux agents chimiques toxiques à connaître ?
On distingue trois grandes familles d’agents chimiques militaires : les neurotoxiques organophosphorés (tabun, sarin, soman, VX), qui agissent sur le système nerveux, les vésicants comme l’ypérite, qui brûlent les muqueuses et la peau, et les suffocants comme le chlore ou le phosgène, qui attaquent les voies respiratoires. Ces substances sont toutes classées et contrôlées par l’OIAC.
Comment se protéger contre une attaque chimique ?
La protection NRBC repose sur cinq piliers complémentaires : la détection précoce, l’identification et la surveillance des agents, la protection individuelle et collective (masques, combinaisons), la décontamination des personnes et des équipements, et les contre-mesures médicales (antidotes, traitements d’urgence). Des sociétés comme Ouvry proposent des équipements couvrant plusieurs de ces domaines.
La Convention internationale sur les armes chimiques est-elle respectée par la Russie ?
La Russie a signé et ratifié la Convention de Paris de 1997 qui interdit les armes chimiques dans les conflits armés. Pourtant, plusieurs incidents, notamment l’utilisation d’agents Novitchok contre des opposants, ont mis en doute le respect de cet engagement. La question de savoir si une grande puissance peut contourner les normes internationales qu’elle a ratifiées reste entière et préoccupante.


